Focus acteur : Hati Raymond Sawadogo, développement agricole au Niger

Après un parcours dans la fonction publique, puis en ONG et plusieurs initiatives d’entrepreneuriat, Hati est aujourd’hui consultant à son compte pour le cabinet GIS International. Il développe essentiellement des actions orientées sur la structuration et l’amélioration de l’agriculture (de l’amélioration de la formation universitaire à l’organisation des filières) et des dynamiques de développement en milieu rural. Il contribue aussi à la structuration des politiques publiques qui concernent le secteur.

Bonjour Hati. Est-ce que nous présenter rapidement ton parcours professionnel depuis ton passage en formation au CIEDEL ?

Bonjour. Après ma formation au CIEDEL j’ai suivi une autre formation en Management en France. En parallèle, j’ai dirigé une grosse ONG nationale au Burkina Faso, l’ADRK (Association de Développement de la Région de Kaya), qui s’occupe de développement rural.

J’ai monté un bureau d’études à travers lequel nous avons notamment mis en place une association nationale des familles rurales pour qu’elles puissent créer des dynamiques collectives plutôt que d’être toujours la proie de « prédateurs du développement ».

J’ai ensuite commencé à travailler sur de gros projets de développement des filières agricoles avec la Banque Mondiale au Burkina Faso, puis au Niger, à partir de 2010. A la fin de mon dernier contrat, en 2015, j’ai créé le cabinet GIS International – qui travaille essentiellement sur le renforcement du secteur agricole et l’appui aux collectivités territoriales. A l’heure actuelle je travaille toujours comme consultant pour ce bureau d’études et je collabore sur un certain nombre de projets et de politiques publiques, comme un plan de stabilisation sur la Région de Diffa, un plan de remise à niveau de 80 universités du Niger à travers le développement de partenariats, ou encore un plan de gestion des déchets à Niamey.

Je travaille aussi sur un projet sur le tourisme régional, avec une stratégie de tourisme inter-état au niveau de la CEAO.

Avant de créer ton bureau d’études, tu travaillais sur une mission pour la Banque Mondiale, avec SOFRECO au Niger, autour du projet agricole CODESP. Peux-tu nous parler de ce projet ?

Le Projet d’Exportation des Produits Agro-Pastoraux et de Développement des Marchés a été mis en œuvre de 2010 à 2015 environ. Il visait à appuyer toute la filière :

  • en amont le maillon production pour consolider l’offre d’oignons, de niébé, etc. pour l’exportation et le rendre plus compétitif ;
  • le maillon transformation pour améliorer la valeur des productions locales ;
  • le maillon commercialisation-exportation pour structurer la mise au marché auparavant très informelle ; les produits arrivaient des marchés de la sous-région avec différentes qualités et prix, et donc les prix n’étaient souvent soit pas rémunérateurs soit pas compétitifs, en tout cas pas stables à qualité égale pour exporter.

Pendant ce projet, nous avons aussi travaillé sur les interprofessions, dans les domaines du détail de la viande-cuir-peau, de l’oignon, du niébé, ce qui m’a amené à contribuer à l’élaboration d’une loi nationale sur les interprofessions. Concrètement il s’agit de tisser des liens verticaux (par exemple entre les producteurs d’oignon et les entreprises de transformation) et horizontaux (par exemple entre les producteurs d’oignon entre eux) au sein des filières pour prendre plus facilement des décisions profitables à tous. Pour cela, la loi imagine des organes collégiaux permettant de se concerter.

Quel était ton rôle dans ce projet ?

Mon rôle c’était d’abord de clarifier pour les acteurs de la filière au sens large, dont les agriculteurs, l’importance de s’organiser en filière et en interprofessions pour resserrer les maillons. Avant c’était des associations à tout faire qui faisaient ce travail de lien. J’ai notamment travaillé pour former, sensibiliser les différents acteurs, mais aussi pour les confronter entre eux pour qu’ils échangent sur leurs intérêts respectifs et leurs intérêts communs.

D’une manière générale, il fallait travailler ensemble pour clarifier la démarche de la chaine de valeur.

Comment tu as évolué vers ce poste ?

Au départ j’avais un poste « expert filière animale » qui a évolué rapidement vers la fonction « d’expert filière agricole » au sens large. Sur le terrain la Banque Mondiale avait recruté des bureaux d’études internationaux qui devaient s’occuper de la structuration des interprofessions ; mais leur approche filière était limitée. C’est là que mon bac +4 en conseil agricole et ma formation en développement local au CIEDEL étaient complémentaires et ont fait la différence.

Finalement ce poste est devenu très large puisqu’il recouvrait l’appui au Ministère de l’Agriculture et au comité dédié au projet, mais aussi aux bureaux d’études qui devaient produire les outils pour mettre en place les interprofessions et des plans d’action, ainsi que les collèges professionnels.

A la fin du projet, en 2014, ils m’ont proposé de travailler sur la stratégie de financement des trois interprofessions pour qu’elles soient pérennes.

C’est donc ta double compétence agriculture – développement local qui les a intéressés ?

J’ai travaillé sur un autre projet de la Banque Mondiale à Ouagadougou (Burkina Faso) sur le même thème. En 2 ou 3 ans nous avons réussi à mettre en place de façon visible des unités de production en capacité d’apprendre à gérer et étudier le coût de revient de leurs produits avant de les mettre sur le marché, afin de mieux maitriser la valorisation des produits. Ces unités sont capables de résoudre les problèmes de gestion financière, de seuil de rentabilité, ce qui leur permet de se développer et d’être perçues comme des partenaires fiables.

En maitrisant ces coûts, nous avons pu embaucher et augmenter la production de viande là où c’était viable donc je pense que ça a séduit la Banque Mondiale. Et évidemment j’avais aussi, comme vous le soulignez, une approche croisée intéressante.

A quel moment as-tu vraiment fait le lien entre agriculture et développement local ?

Mon passage en France  a beaucoup compté pour moi. Il m’a permis de ne plus isoler les questions de développement local et les questions de production agricole, mais aussi de réfléchir les questions d’agriculture et de gestion de manière combinée. Après le CIEDEL j’ai fait un MBA en sciences de gestion – en parallèle de mes activités à Ouagadougou. Les outils de management financier m’ont été extrêmement utiles. Comme j’ai un baccalauréat technique en élevage et un diplôme en sciences et techniques agricoles, en plus de mon diplôme au CIEDEL, je comprends bien les problématiques des agriculteurs et peut les appuyer là où ils ont moins de compétences.

Donc tu avais aussi une vraie expérience de terrain sur l’agriculture ?

Oui, j’ai eu des activités agricoles et d’élevage à titre personnel. Ensuite j’ai été directeur d’un programme agricole dans la fonction publique. J’avais développé 200 embauches en parallèle mais j’ai dû stopper ces activités car c’était mal vu par certains de mes collègues qu’un fonctionnaire puisse aussi développer l’entrepreneuriat.

J’ai aussi fait une formation certifiante d’ingénieur peut-être peu connue (EDUCATEL, France), mais que je trouve très utile sur le terrain. Par exemple sur les questions de rationnement du bétail au Niger, je me trouve mieux équipé que des chercheurs extérieurs au pays.

Tu travailles désormais au Niger, depuis presque 10 ans. Où situes-tu les principaux challenges en termes de développement agricole ?

Le Niger a un fort potentiel agricole, surtout grâce à son fort potentiel hydrique. Par exemple c’est le deuxième producteur d’oignon au monde et sans système d’irrigation complexe – simplement en faisant des petits forages sur moins de 10 mètres dans les sols.

Ce qu’on appelle désert au Niger, en fait ce sont des territoires plutôt riches pour l’agriculture avec de l’eau dans le sol, comme autour d’Agadez. On peut y pratiquer l’agriculture avec des forages artésiens.

De ce fait, il reste beaucoup de bandes non valorisées – beaucoup d’espace et de potentiel agricole à condition de pouvoir valoriser les produits via la transformation. Je pense qu’il faut mettre l’accent sur des investissements structurants pour pouvoir relancer les filières niébé, arachide vers la transformation, plutôt que d’exporter en brut.

Le changement climatique ne remet pas cela en cause ?

Depuis que je travaille, j’ai toujours pris en compte le changement climatique qui oblige à reformuler les semences et techniques de production. Il faut réfléchir à utiliser l’eau à bon escient en limitant l’évaporation. Il y a un gros projet de 120 000 hectares sur le bassin du lac Tchad (Niger) qui prend en compte ces aspects.

Plusieurs Ministères ont aussi demandé de voir s’il n’y avait pas de contradictions entre les différents textes concernant le développement agricole. Je prends donc en compte le changement climatique quand je suis mobilisé sur des travaux stratégiques.

Tu es aujourd’hui à ton compte puisque tu as créé un cabinet d’études et de conseil en développement rural, au Niger. Qu’est-ce qui t’as donné envie d’aller dans ce sens ?

D’abord, j’ai quitté la fonction publique parce que je ne me retrouvais pas dans les dynamiques de travail. Je n’aime pas travailler dans un cadre médiocre simplement parce qu’on n’est pas obligé de faire plus. Après le CIEDEL je n’ai plus été capable de travailler dans des groupes qui prennent une ligne de travail dont on sait qu’elle mène à l’échec. J’ai préféré explorer d’autres horizons.

En quittant le CIEDEL, j’ai donc commencé à travailler pour l’association régionale de Kaya, qui était soutenue par la coopération des Pays Bas. J’ai travaillé pendant 2 ans pour mettre en place la stratégie de l’association et pouvoir aller chercher de nouveaux financements. Puis sur les gros projets de la Banque Mondiale, comme expert.

Au final je faisais le constat que je travaillais beaucoup pour un salaire finalement insatisfaisant, alors que j’avais désormais une très bonne connaissance du contexte nigérien. J’ai créé mon bureau, ma propre vie. Pour l’instant j’apprécie de travailler en bureau d’études pour être libre de donner mes lectures et mes opinions et mieux gagner ma vie que dans une chaise d’expert salarié.

Pourtant on sent que tu t’es beaucoup engagé pour l’Association pour le Développement de la Région de Kaya au Burkina Faso ?

Oui, après le CIEDEL j’ai vraiment travaillé dur pendant 2 ans pour que l’on puisse obtenir un nouveau financement, car l’association avait eu des problèmes de gestion avec l’évêque qui avait mis la main dessus (l’association est au départ une association religieuse). Il a fallu convaincre.

Et puis après mon départ quand ils ont eu le financement, la coopération des Pays-Bas a stoppé sa collaboration avec Kaya. Un nouvel évêque est revenu en arrière pour récupérer la structure et les fonds donc l’ambassade a refusé de remettre des sous. Il a fallu attendre la retraite de l’évêque pour que l’association puisse envisager de relancer ses activités d’appui au secteur agricole ainsi que des outils de financement collaboratif.

Quels sont tes principaux projets ou défis à venir ?

J’en ai plusieurs. D’abord, je voudrais contribuer à redresser Kaya, qui est l’une des plus vieilles, sinon la plus vieille association agricole du Burkina Faso, et probablement la plus implantée au niveau du paysannat. Kaya a par exemple été l’une des premières à lancer les mutuelles de santé au Burkina Faso à telle point qu’elle a un moment été pressentie pour travailler sur le système mutualisé universel. En plus, la région dans laquelle Kaya œuvre n’a aucun projet qui appuie bien l’agriculture familiale ; or les agriculteurs sont confrontés au risque climatique. Les paysans sont dans une situation de désert technique et donc j’aimerais contribuer à y remédier. On parle quand même de 20 000 membres sur une région de la taille de la région Auvergne-Rhône-Alpes et tout est bloqué, y compris le système d’épargne local. Peut-être que je peux travailler avec une ONG du nord pour relancer cela.

J’espère aussi pouvoir relancer FasoTour, l’entreprise touristique que j’ai reprise avec l’État en 2010 avant d’être affecté au Niger.

Et puis je voudrais travailler à faire émerger un complexe industriel du cuir et de la peau dans la région de Kaya qui est spécialisée en tannerie, en associant une maroquinerie industrielle et une usine de chaussures.

Pour finir, j’ai quelques amis enseignants dans les universités et agronomes qui voudraient que l’on créé une école d’agriculture qui soit plus opérationnelle que ce qu’on voit au Niger, pour que les agronomes aient de vraies connaissances terrain en lien avec des universités tierces internationales. Aujourd’hui les ingénieurs agronomes ne sont parfois jamais montés sur un tracteur…

Un auteur ou un livre que tu aimes bien ?

Je suis à l’école de tous les praticiens, chercheurs et théoriciens qui ont donné des morceaux de bonnes idées ou des expériences réussies ou échouées, qui m’ont  évité de prendre des chemins sans issu. Je prends ça et là des choses qui me permettent de construire des visions et dynamiques nouvelles mais je ne peux pas citer une référence en particulier qui aurait eu plus d’influence.